AMB
Wednesday 22 May 2019

Perdu de vue...

hans-schmitty_small.jpgLe 27 septembre dernier, le Fouga Magister faisait ses adieux à la Force Aérienne belge, après un demi-siècle de bons et loyaux services. J’étais invité à la cérémonie sur la base de Beauvechain en compagnie de mon père, ancien pilote des ‘Diables Rouges’. L’occasion pour lui de retrouver bon nombre d’anciens de sa promotion (64b). Parmi eux, son copain Hans qu’il n’avait pas vu depuis quarante ans… Leur séparation s’est produite dans des circonstances tellement extraordinaires que je ne résiste pas au plaisir de vous les conter…

En cette belle journée de juillet 1967, deux chasseurs-bombardiers F-84F ‘Thunderstreak’ attendent leurs pilotes sur la base aérienne de Florennes. Le sous-lieutenant Alain ‘Schmitty’, chef de patrouille, doit décoller en second afin d’entraîner Hans à la position de ‘leader’. Le briefing est l’occasion d’une franche rigolade car l’intendance vient de livrer de nouvelles combinaisons de vol d’un rouge vif très peu discret. Elles ont peu de succès car elles ressemblent à s’y méprendre aux salopettes des pompistes sur l’autoroute… Seul Hans en est affublé et les commentaires vont bon train : « Tu verras, tu vas devoir t’éjecter et tu tomberas dans une prairie pleine de taureaux… »

ab-f-84f_39_small.jpgQuelques minutes plus tard, les jets s’ébranlent sur la piste à trois secondes d’intervalle. Sous leurs ailes, une lourde charge de bombes attend son largage sur un ‘Range’ au fin fond de l’Allemagne. Le décollage n’est qu’une formalité et bientôt les appareils dépassent l’un derrière l’autre l’altitude de mille pieds. C’est alors qu’une flamme énorme jaillit de l’avion de tête, obligeant le second à un ‘break’ inopiné. Alors même qu’il bascule son F-84F, Schmitty prévient son camarade par radio : « Hans, check your EGT, you’re on fire… EJECT ! EJECT ! ». Aussitôt, l’appareil en feu plonge vers le sol. Malgré la manœuvre brutale et les hurlements de l’avertisseur de décrochage, Schmitty parvient à stabiliser son avion, juste à temps pour voir le siège éjectable de Hans quitter le F-84F en perdition. Mais l’éjection s’est faite trop bas et le parachute n’est pas complètement déployé quand l’infortuné pilote heurte violemment le sol. Le chef de patrouille alerte immédiatement la tour et cercle au-dessus de son ami, étendu en travers de la ligne de chemin de fer Philippeville-Couvin. A quelques kilomètres, l’épave du Thunderstreak n’est déjà plus qu’un gigantesque brasier, dont la colonne de fumée noire dérive au-dessus de Matagne-la-Grande. Terrifié à l’idée qu’un train pourrait surgir, Schmitty fonce au raz des rails. Il ne sait pas très bien ce qu’il pourrait faire pour stopper un convoi, mais arme tout de même ses canons, au cas où…

Heureusement, aucune locomotive n’approche et il peut rapidement reprendre sa ronde à la verticale de Hans. Ce dernier gît toujours immobile, les jambes probablement brisées par l’impact. En effet, en cas d’éjection les pilotes doivent larguer manuellement leur ‘Survival Kit’ dès l’ouverture du parachute. Or le colis de près de vingt kilos est toujours attaché sous les cuisses du blessé. Après plusieurs minutes d’une atroce incertitude, Hans donne enfin signe de vie. Il se retourne, quitte sa position précaire et s’étend sur le ballast. Il trouve même la force de rassurer son copain d’un signe de la main. Fou de joie, Schmitty aligne la voie ferrée et amorce un magnifique tonneau de victoire sous le regard incrédule de l’accidenté (1). C’est alors qu’il se souvient des bombes, toujours accrochées sous les ailes ! Retenant sa machine autant que possible, il termine le tonneau sans encombre… C’est ainsi que Hans échappe en moins de dix minutes à l’explosion de son avion, à l’ouverture tardive de son parachute, à l’écrasement par un train… et à une attaque aérienne !

Peu après, l’aviateur est emmené à l’hôpital. Le verdict est lourd : multiples fractures, colonne vertébrale atteinte… il devra subir plusieurs opérations et passer de nombreux mois en convalescence. Entre-temps, le second Thunderstreak a rejoint la base. Quelques jours plus tard, les ‘impératifs opérationnels’ entraînent Schmitty vers d’autres cieux, sans même avoir pu prendre congé de son malheureux compagnon d’aventure.

Quand Hans rejoint enfin son unité, il apprend qu’Alain a quitté l’armée et pilote désormais en Afrique. Il perd tout espoir de le revoir quand quelques années plus tard la rumeur lui apprend qu’il a été victime d’un accident d’hélicoptère…


  (1) le F-84F pouvait perdre ses charges extérieures lorsqu’il était trop secoué.


Laurent Schmitz